Après l’immense manif anti-avortement de ce week-end à Madrid, et sa réplique « pro » à Paris, voici le témoignage d’une amie, exilée à Amherst, Massachusetts, depuis quelques mois. Elle a eu recours à l’avortement. A l’américaine. Extraits de son mail.
Vendredi matin, j’arrive au planning familial avec A., mon compagnon, dans la ville déjà morbide de Springfield, Massachusetts. En même temps, c’est plutôt une bonne chose que le planning familial régional soit à Springfield et pas à Amherst, parce que je pense qu’à choisir, les grandes bourgeoises blanches sur-friquées d’Amherst ont peut être moins besoin d’un planning familial à proximité que les prolos noires et latinas de Springfield (et oui, ça se passe comme ça chez l’oncle Sam).
Me voilà donc dans la glauque cité de Springfield. A l’entrée du parking, des manifestants « pro-vie ». Et oui ils/elles sont fort-e-s en communication ces connards-sses, c’est pas des « anti » avortement ou « anti » droit a disposer de son corps, donc « anti » vie des femmes, c’est des « pro » « vie ». Comprendre, bien sûr, pro conservation d’embryon minuscule pas du tout encore qualifiable d’humain, puisque c’est ça la « vie », apparemment.
Bref, ils sont motivés les mecs (et les nénettes, bien sûr, puisque c’est pas parce qu’on a une paire d’ovaires qu’on est dotée de jugeotte), il est 7:40 du matin et ils/elles sont aligné-e-s comme des crétin-e-s avec leurs panneaux. Sur les panneaux, des pseudo représentations d’échographies de fœtus – qui d’ailleurs sont sans doute des fœtus d’à peu près 8 mois de grossesse, donc absurde, ils/elles ont pas compris contre quoi ils/elles luttent, puisqu’à ce stade le fœtus est viable, et pas (légalement) avortable.
Détecteur de métaux
Bref, nous voila pénétrant (oh oui) dans le bâtiment. Il faut d’abord passer un sas avec un garde de sécurité qui porte matraque et flingue, siouplait, qui vous fouille, vous fait retirer porte-clés, ceinture et compagnie, et passer à travers un détecteur de métaux, avant de vous autoriser à entrer dans la salle d’attente. Je suppose qu’il faut trouver ça rassurant, mais A. et moi ne pouvions nous empêcher de nous demander s’ils/elles (au planning) ont investi dans ce dispositif suite à l’assassinat du gynéco du planning familial de Philadelphie il y a quelques temps, ou si cette surveillance absurde et plus effrayante qu’autre chose remonte à plus longtemps encore.
A partir de là, s’en suit une armada de papiers à remplir, de contrats à signer, et si tu y passes c’est pas leur faute, tu as bien réfléchi à la solution de l’adoption aussi, et blablabla. Vive les papiers, vive la bureaucratie, tout ça sous l’œil (bien?)veillant des caméras de surveillance de la salle d’attente. Après la paperasse, le personnel médical défile, ou plutôt me trimballe d’une pièce à l’autre, sans qu’A. puisse être là, l’infirmière lui ayant demande de patienter dans la salle d’attente, même si j’aurais préféré qu’il puisse être présent.
Mais d’un côté je comprends, j’imagine que cette règle est sensée empêcher le partenaire de faire pression sur la patiente et de s’assurer que c’est bien mon choix à moi. Première étape : la gynéco m’administre une échographie, et avant ça me demande si je souhaiterais le savoir si toutefois il s’agissait de jumeaux, et si je veux voir l’image. Non merci sans façon, je ne veux déjà pas d’un enfant, alors deux, qu’est-ce-que ça peut me faire s’il sont deux?
« Vous êtes vous déjà sentie menacée dans une relation amoureuse ? »
Deuxième étape, une infirmière prend ma tension, teste mon niveau de fer et mon groupe sanguin, me pèse, me demande ma taille que je ne connais qu’en centimètres et pas en pieds et pouces (ils/elles sont fou/olle/s ces ricain-e-s). Ensuite je parle à une assistante sociale, qui m’explique plus exactement ce qui va se passer, à quel moment prendre mes médocs, etc. Et qui me soumet à un questionnaire pour remplir son petit formulaire.
Les questions sont pertinentes, certes, et visent a dépister d’éventuels problèmes ma foi effectivement fort importants: « vous êtes vous déjà sentie menacée ou apeurée dans une relation amoureuse, présente ou passée ? » etc. Sauf que la nénette est tellement absorbée dans la tâche qui est la sienne, à savoir, remplir son ptit formulaire (oh oui des papiers, plus de papiers, encore oui, archivons!) qu’elle ne me regarde même pas à aucun moment où elle pose ces questions. Et si j’avais été une femme qui vivait dans la peur de son partenaire, elle s’en serait rendue compte en cochant sa petite case dans son petit formulaire et en n’essayant pas vraiment d’écouter la réponse ?
Peu importe, le formulaire a, visiblement, depuis longtemps pris le dessus sur la fonction qu’il doit remplir, à savoir dépister d’éventuelles violences conjugales. Il ne remplit plus sa fonction, mais plutôt la fonction de l’infirmière, l’humaine dans l’histoire, est de remplir le formulaire. Intéressant comme renversement… Est-ce vraiment un renversement ou le propre de toute approche bureaucratique de ces « cas » ?
La dernière étape consiste dans un entretien et la délivrance des pilules nécessaires à mon avortement par une autre infirmière plus haut placée : la matinée avance et j’ai remonté la hiérarchie médicale jusqu’au privilège d’être entendue par une « infirmière praticienne » (nurse practitionner, c’est entre le toubib et l’infirmière, ça n’existe pas en France)
« Et là, j’ai vraiment douillé »
S’en est suivi un trajet jusqu’à Amherst (re-une heure de route), pour se taper les paperasseries du service de santé de ma fac afin d’obtenir mes médicaments (antibiotiques, anti-douleurs…). Bref, retour a la maison d’A., et que les festivités commencent : la douleur va croissante. La première pilule stoppe la production de progestérone, mais c’est le second lot de pilules, le lendemain, qui fait super mal : elles ouvrent le cervix et démarrent les contractions.
Et là, j’ai vraiment douillé. 45 minutes à peine après la prise, je suis sur les toilettes a me vider de mon sang, je passe plusieurs caillots gros comme des citrons (les infirmières m’avaient prévenue que ça pouvait être assez trash, mais que d’une femme a l’autre ça dépendait). En même temps, je vomis tout ce que je peux dans la baignoire (qui est heureusement près des toilettes, pas besoin de trop me pencher sur mon ventre en feu pour faire du multitâches…)
Bref, cette partie très douloureuse ne dure que deux heures environ, heureusement. Après ça, les douleurs sont un peu moins fortes, et les saignements un peu moins abondants, j’arrête de vomir, retrouve même un peu l’appétit, même si je manque de tomber dans les pommes plusieurs fois et ne peux pas trop quitter le canapé ou A. m’a confortablement installée. Le lendemain je commençais à avoir vraiment moins mal, au point que j’ai pu manger à table, même si la position assise n’était pas des plus confortables. Aujourd’hui, je suis épuisée, j’ai encore mal, je saigne toujours, mais je suis ravie de m’être vidée. On se sent vide, mais libre.
« J’ai de la chance »
Je suis impressionnée aussi. Par le courage de toutes les femmes qui font/ont fait ce choix sans avoir autant de chance que moi. J’imagine bien que certains avortements sont plus douloureux que d’autres, et que toutes les femmes ne se retrouvent pas prostrées sur leur toilettes pendant deux heures, à éjecter des monceaux de sang tout en vomissant. J’imagine bien que pour beaucoup de femmes c’est moins douloureux.
Mais je sais aussi que pour beaucoup, beaucoup d’autres, la plupart sans doute, ça l’est bien plus. Physiologiquement et émotionnellement. Soit parce qu’elles ne peuvent pas avorter par médicaments, chez elles ou chez leur copain, avec un compagnon qui les aime et les soutienne, soit elles se sentent tiraillées de remords et soumises a des pressions morales, intériorisées ou provenant de l’extérieur, ou les deux, de leur famille, de leurq proches même, soit parce qu’elles n’ont pas ce droit là où elles vivent, soit encore parce qu’elles n’ont pas d’argent et doivent s’endetter ou autre pour exercer ce droit, soit parce qu’elles avortent dans des conditions d’hygiène atroces, soit parce qu’elles risquent d’être condamnées, marginalisées, jugées, voir condamnées à la mort… La liste est longue. J’ai de la chance.
NOTA BENE : en France, ce n’est pas terrible non plus…
Ce texte ne se veut pas seulement une (enième) dénonciation du système de sante américain. Il est évidemment révoltant de constater qu’aux États-Unis, contrairement a la France, dans le meilleur des cas l’avortement coute 200 dollars, dans le pire c’est 600 dollars, et/ou il faut aller raconter son histoire et remplir d’autres papiers encore auprès d’assos, prouver par a + b que tu n’as pas les sous, pour être finalement soutenue financièrement par la dite asso. Cet état de fait est indéniablement écœurant. Et il s’agit ici du Massachusetts, à la pointe en matière d’accès aux soins en général, et assez à gauche pour limiter les dégâts en matière de stigmates anti-avortement, par rapport aux États du sud (Texas en particulier).
Cependant, je ne veux pas contribuer aux tendances françaises, voire européennes plus généralement, d’auto-gargarisation rassurantes faites de jugements hâtifs a propos des États-Unis, qu’il s’agisse du système de santé, du sexisme américain, ou autre. Il est souvent facile, pour certain-e-s français-e-s/Européen-e-s bien pensant-e-s, de regarder les États-Unis avec dégout pour se rassurer. Néanmoins, les anecdotes et expériences malheureuses en matière d’accès aux soins gynécos, et avortement, ne manquent pas en France : rappelons le, il y a quelques années en Sarkozye, un projet de loi a failli passer qui devait obliger les gynécos a montrer l’échographie aux patientes avant qu’elles n’avortent… Même chose pour ce qui est de l’exemple de la partie catholico-réac de l’Espagne qui défile en masse dans les rues ces jours-ci, pour dénoncer le projet de loi de libéralisation de l’avortement. En bref, l’Europe n’est absolument pas a l’abri de pratiques fascisantes anti-féministes.
> A ce propos, vous pouvez lire la chronique d’Arlette Zidberg sur Youphil
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